Architecture du XXe de la Nièvre

L’église Sainte-Bernadette est une réalisation unique : trop longtemps considérée uniquement sous son aspect profondément subversif, elle est effectivement un manifeste critique d’une grande force provocatrice, ainsi que l’expression d’une nouvelle conception d’appréhender l’espace architectural. Mais elle est aussi un édifice sacré dont la conception répond de façon particulièrement éloquente à sa destination : métaphore expressive de l’abri, elle révèle à l’intérieur un lieu de culte dépouillé et propice à l’exaltation du sentiment religieux. Enfin protégée au titre des Monuments Historiques depuis 2000, elle attend toujours une consécration publique à la hauteur de son importance dans l’histoire de l’architecture du XXe siècle en France.

L’extension de la ville rendait nécessaire la création d’une nouvelle paroisse et d’un nouveau lieu de culte dans ce quartier pavillonnaire d’une faible densité alors en pleine mutation. Les architectes savaient que l’environnement immédiat de la future église serait bientôt bordé par diverses barres et tours de logements sociaux. La définition du programme et l’approbation du projet par les représentants éclésiastiques concernées (l’abbé Bourgoin et Monseigneur Vial, évêque de Nevers) témoignent d’une adhésion plutôt enthousiaste, entraînée par la force de conviction des architectes et la clarté de leurs prévisions. Le contexte religieux est alors marqué par un renouveau de l’architecture sacrée, lié en partie au concile de Vatican II (1962-65): celui-ci recommande par exemple une relation plus directe entre les participants au rituel, et une conception plus ouverte et chaleureuse de la communauté chrétienne. La visibilité, la participation et les déplacements des fidèles sont des préoccupations qui apparaissent dès les origines de ce projet qui s’inscrit également dans le sillage de réalisations célèbres (Assy, Ronchamp etc…). Le mouvement moderne donne alors un visage à ce renouvellement liturgique et architectural, notamment à travers le pouvoir expressif des formes, le contraste des matériaux, et une sobriété affirmée, si ce n’est un dépouillement confinant parfois à l’ascèse (le couvent de la Tourette). Paul Virilio, qui a effectué ses débuts comme maître-verrier, a d’ailleurs travaillé avec Le Corbusier à Ronchamp : Claude Parent souligne cette influence dans les petites percées sur la façade nord. Mais Sainte-Bernadette échappe justement à presque toute référence contemporaine, par l’audace de ses formes et de sa conception.
Le groupe Architecture Principe fut fondé en 1963, année à la fin de laquelle les trois équipes ayant répondu au concours pour la nouvelle église exposent leurs projets (les deux autres étant Jean Willerval et François Lebas). Issu de la rencontre entre Claude Parent et Paul Virilio, Architecture Principe présente à travers des manifestes et divers projets sa théorie de la «Fonction Oblique». Dans un contexte marqué par la standardisation généralisée de la construction et la transformation rapide et irrémédiable de l’espace urbain, la théorie de l’oblique propose une nouvelle vision de l’architecture et, au-delà même, de l’urbanisme. Il s’agit pour le groupe de contester notre habituelle perception du sol et de la verticalité, qui ne peuvent susciter que des réflexes et comportements attendus et codifiés. Face à une architecture normative, la théorie de l’oblique veut introduire une nouvelle richesse spatiale porteuse de solutions pour les enjeux de l’après-guerre, en créant un nouvel univers visuel et sensoriel. Cette théorie trouve ainsi une application concrète dans la pente : «On obtient par la pratique de l’élévation sur les pentes une modification constante de l’espace, donc une lecture changeante du lieu», déclare Claude Parent dans Vivre à l’oblique, publié en 1970.
L’église Sainte-Bernadette est la première matérialisation de cette pensée que Claude Parent continuera à défendre après sa séparation avec Paul Virilio en 1968. Virilio fut sans doute l’un des premiers à s’intéresser aux blockhaus pour leur valeur esthétique : depuis la fin des années 1950, il y perçoit une force secrète, une émanation du sacré comme dans certains monuments antiques, une forme de primitivisme agissant sur les sens lorsqu’on y pénètre. C’est en s’inspirant de ces constructions autonomes, sans angles droits afin d’échapper à toute emprise, que les architectes ont élaboré les plans de l’église. Cette analogie n’est pas gratuite : cent ans après que Bernadette Soubirous se soit réfugiée à Nevers après ses visions de la Vierge Marie dans la grotte de Lourdes, Parent et Virilio effectuent une relecture originale de l’histoire religieuse en réalisant un espace délibérément cryptique, qui veut symboliser à la fois la révélation et l’abri. De l’extérieur, l’allure militaire de ses parois hermétiques évoque également l’idée d’une église fortifiée du Moyen Age. Ce détournement d’un lieu de guerre en lieu de prière, dont le pouvoir provocateur est indissociable de la contestation des années 1960, trouve selon les architectes une justification directe dans le contexte trouble de l’époque : la guerre représente encore un profond traumatisme, la crise des fusées soviétiques à Cuba illustre l’«Equilibre de la terreur» induit par la menace d’une guerre nucléaire. Cette actualité pesante transforme ainsi le bâtiment en ultime refuge pour les hommes. Le «bunker» est formé de deux coques décalées, issues d’un hexagone disloqué en deux parties qu’on peut assimiler à deux ventricules composant un cœur. La fracture du plan s’illustre en trois dimensions par une nef à double pente inversée (plans inclinés de 13 et 17 %), dont la symétrie tronquée engendre une concentration de l’attention sur l’autel. La lumière n’entre qu’au point de friction des deux blocs par un lanterneau horizontal et des fentes verticales. La réalisation d’un édifice conçu et dessiné sans véritable préoccupation des solutions structurelles envisagées posa problème, compte-tenu de la complexité inhabituelle des formes et des coffrages, ainsi que des porte-à-faux de la nef : les difficultés furent surmontées par l’adoption d’une double structure ménageant un vide entre des poutres longitudinales continues ; les voiles de béton des coques ont donc une épaisseur raisonnable d’une dizaine de centimètres. Plus surprenant, la partie formant couverture repose sur un plancher métallique soutenu par une charpente en bois.
Une fois achevé, le bâtiment suscita des réactions dont la violence fut à la mesure de la durée du purgatoire qui s’ensuivit pendant de longues années. Derrière cette volonté évidente de déstabiliser, le discours architectural est pourtant cohérent : le bâtiment est disjoint, discontinu, déconstruit, mais unifié par son allure monolithique et son espace intérieur centré, replié sur lui-même mais protecteur. Les pentes de la nef, illustration de la fonction oblique, obligent le fidèle à se tenir dans une attitude active, et non plus uniquement contemplative. Si l’on peut, encore et toujours, se demander si une église doit se prêter à un nouveau mode expérimental d’appréhension de l’espace et du sol, on ne peut aujourd’hui nier l’apport fondamental constitué par cet édifice, y compris dans le domaine de l’architecture religieuse. En Bourgogne, Claude Parent a également construit un supermarché à Sens.

Extrait du Guide d’architecture en Bourgogne 1893-2007 – Éditions Picard-2008

Types de réalisation
Année de réalisation
1966
Surface(s)
Non communiqué
Coûts
Non communiqué
Crédit photos
CAUE 71
Réalisation mise à jour / donnée
septembre 2022