Quatre maisons expérimentales - Saint-Julien-de-Sault

89330 Saint-Julien-de-Sault

Architecture du XXe dans l’Yonne

Années 1970 à 1990

Au milieu d’une forêt qui rend leur présence quasi insoupçonnable, quatre constructions attendent une reconnaissance tardive. Ces maisons ont constitué un laboratoire de recherches pour Jean Daladier, leur architecte : destinées à être vendues, elles n’ont jamais trouvé acquéreurs. Le mystère auréolant l’improbable oubli de cet ensemble unique s’explique en partie par son avant-gardisme, qui suscita l’incompréhension parmi les acheteurs potentiels ainsi que chez les autorités chargées de délivrer les permis de construire. La personnalité atypique du concepteur et la pratique singulière de son activité ont seules pu permettre une telle initiative, dont l’échec commercial connaît aujourd’hui un dernier épilogue : ces maisons sont en effet à nouveau à vendre…
Les années 1960-1970 sont parcourues par des recherches tendant vers davantage de liberté formelle, et une approche plus plastique, voire sculpturale de l’architecture déjà perceptible dans les années 1950. Un habitat «alternatif» émerge, et propose de nouvelles conceptions de l’espace et des formes, soucieux de renouveler la manière d’habiter. La morphologie des maisons et modules en béton projeté ou en matériaux plastiques se réfère notamment à des coques ou autres bulles qui traduisent un imaginaire en accord avec son époque: elle reflète par exemple l’engouement pour l’architecture spatiale et les formes organiques (la métaphore de l’œuf matriciel, ou d’un habitat primitif comme l’igloo, trouvent dans trois de ces maisons une résonance particulière). Jean Daladier, qui dit ne pas s’être intéressé aux réalisations d’autres concepteurs comme Jacques Couëlle, Pascal Haüsermann etc. avoue seulement son admiration pour Alvar Aalto, qu’il a rencontré en Finlande. Son esprit d’indépendance le rapproche malgré tout d’une génération d’architectes audacieux et décomplexés, qui tentèrent d’adapter à la réalité du marché une production située en marge, sinon à la pointe, de l’architecture de leur époque.
Conception et réalisation
L’autofinancement et la dissimulation sont devenues pour l’architecte le seul moyen de pouvoir concrétiser ses idées à l’abri des regards et des contraintes administratives. Ayant acquis une forêt, il disposa d’un laboratoire à taille réelle où il put à loisir tester de nouvelles formules constructives: L’idée était de faire quatre prototypes à mes frais pour en vendre un certain nombre, puisque c’était ce qui me passionnait. J’espérais que ces maisons aient du succès, et qu’elles me permettent de partir sur des années de recherches*. Dès le départ, l’objectif est donc également commercial : sans acheteurs, la démarche serait stérile, et la rentabilité de l’entreprise nulle. On peut distinguer les trois premières maisons, construites dans les années 1970, de la quatrième, qui aurait été achevée dans les années 1990. Les recherches portent pour ce groupe de trois réalisations sur un espace dégagé de contraintes liées aux éléments porteurs. La maison II (toutes sont ici nommées par ordre chronologique), que l’architecte considère comme un échec, est en bois. Le plancher de l’étage est supporté au moyen d’une structure radiale par des poteaux émergeant du bloc sanitaire (un plot de forme cylindrique situé au centre de la pièce principale) et un portique périphérique. Les panneaux de façades alternativement disposés vers l’intérieur ou l’extérieur créent une volumétrie animée et complexe ponctuée de découpes obliques sur l’environnement. A l’étage, les espaces d’intimité ont eux aussi des ouvertures triangulaires ; l’une des chambres bénéficie d’une terrasse. L’absence de garde-corps, que l’on note également pour l’escalier, ou les deux meubles de rangement de cuisine pivotant à 360° sur leur axe, constituent deux exemples de détails visant à créer des circulations fluides et transparentes.
Les maisons I et III apparaissent comme les expressions les plus abouties d’espaces autonomes et librement exploitables. Elles reposent toutes les deux sur le concept de coupole : cette structure en coupole vous donne une liberté totale, et une liberté intérieure extraordinaire, que ne permettent pas des schémas traditionnels – comme un rectangle par exemple, explique l’architecte. La maison I, constituée de trois dômes autoportants, tire parti de son ossature avec un vaste séjour généreusement éclairé et transcendé par une hotte de cheminée sculpturale. La souplesse du procédé s’illustre concrètement par le nombre et la disposition des ouvertures, disposées avec la plus grande liberté. Les nervures de la structure forment un assemblage de triangles dont les interstices peuvent en effet être comblés par des panneaux de béton ou des vitrages. La transparence des baies et la disposition de plain-pied – à l’exception d’une mezzanine – engendrent un rapport étroit et direct avec l’environnement naturel. La salle de bains donne par exemple directement sur la verdure, dont le reflet est amplifié par un miroir.
Ces maisons ont été construites de façon empirique. La réalisation de telles structures nécessitait une main-d’œuvre particulièrement qualifiée, que Jean Daladier trouva sur les chantiers de restauration qu’il menait à Paris : Je suis allé à Barcelone, et j’ai embauché des personnes qui me plaisaient parce qu’elles savaient travailler sur l’ancien. Je les ai ramenées, et j’avais à ma disposition cette équipe qui savait aussi réaliser des coupoles. Ces ouvriers étaient merveilleux. La maison III apparaît à cet égard encore plus spectaculaire: sa structure est constituée d’une résille auto-porteuse formée de nervures assemblées par des nœuds, qui délimitent des triangles de forme irrégulière. Cet assemblage complexe présente des facettes changeantes selon l’angle de vue, dans lesquelles on perçoit notamment des étoiles inscrites dans des polygones. Si la dimension esthétique ne saurait être qu’une conséquence indirecte de ce parti constructif original, celui-ci permet avant tout de suspendre les différentes pièces au moyen de poutrelles métalliques supportant les planchers, et de déterminer leurs tailles et leurs formes – avec ou sans terrasse, contre ou en arrière de la structure… Dans les années 1960, les recherches de Buckminster Fuller sur des systèmes géométriques permettant de couvrir de vastes espaces à partir d’éléments standardisés se matérialisent sous la forme de dômes géodésiques, que l’on peut résumer par des espaces courbes engendrés par des lignes droites – le triangle constituant là aussi un module de base. Inspiré par le travail de Fuller, Bernard Judge construit en 1960 sur les hauteurs d’Hollywood une maison dôme, où les niveaux d’habitation sont librement agencés autour d’un noyau central. Cette réalisation peut être rapprochée de la maison III ; l’adoption de solutions constructives innovantes y est également motivée par le désir de créer des formes et des espaces inédits et fonctionnels. Si le recul historique ne peut nous empêcher de percevoir dans ces réalisations une dimension fantaisiste, voire utopiste, il faut souligner le caractère très rationnel de leur conception, et surtout la grande qualité et la versatilité des espaces ainsi créés. La maison IV, plus tardive, est inspirée de la forme décrite par une pierre jetée en l’air, qui aboutit aux formes curvilignes des murs et paraboliques des toitures. L’inscription dans le paysage (plan d’eau, patio, plantations…) a été ici particulièrement étudiée.
Incompréhension et mépris
Un ouvrage d’époque rapporte que le zèle écologique ayant récemment gagné les élus locaux et les administrations, a fait classer cette zone inconstructible (Nouvelles architectures de maisons en France, 1979). La situation semble en effet avoir été ubuesque, l’architecte essuyant des refus de permis de construire successifs qui le confortaient dans sa position de constructeur hors-la-loi. Jean Daladier conserve toujours un profond mépris pour les instructeurs qui ont renvoyé l’une de ses demandes de permis accompagnée d’une note laconique : « trop laid ». Avec un plaisir encore intact, il raconte la visite sur place de l’un de ces fonctionnaires en compagnie de confrères architectes, se gaussant avec le plus grand sérieux d’un : voyez-vous, en Bourgogne, nous sommes des modernistes. L’amertume domine cependant : je me rendais compte que c’était sans espoir : jamais la bourgeoisie française n’achèterait ça. Finalement, c’était sans issue… et parce que c’était en France.

Extrait du Guide d’architecture en Bourgogne 1893-2007 – Éditions Picard-2008

Programme

Construction de quatre maisons expérimentales destinées à la vente

Maître(s) d'ouvrage(s)

Types de réalisation

Année de réalisation

Surface(s)

Non communiqué

Coûts

Non communiqué

Crédit photos

CAUE 71

Date de mise à jour

02/01/2017